Départ pour l'Algérie

      Un matin d’été, irradié par ce soleil qui rayonnait comme un glas dont la chaleur assourdissait le bruit, sur le ponton qu’il gravissait, lui aussi s’est souvenu. De son père, de sa mère, de ses frères. De lui, le cadet. De ces fois où le plus grand lui demandait de conduire la charrette remplie d’armes. Lui, le petit, avait moins de risques de se faire soupçonner. Cette histoire, s’il revenait, il la raconterait à ses enfants, un peu comme une légende. Pour ne pas leur faire trop peur, ou pour transformer le passé, rendre plus douce et vivable pour lui la dure réalité, il omettrait de dire sa peur, son pantalon mouillé, l’odeur de sa chemise qui mêlée à celle du cheval lui donnait la nausée. Sa haine envers ce frère qui faisait passer la patrie avant lui. Un peu comme ce matin-là, à bord du Sidi Bel Abbès, où l’Etat français envoyait ses jeunes gens, ses fils, ses forces vives au nom d’une idée qui le dépassait. Un tribut à payer pour justifier leur soif de domination. Comme devant son frère, il n’avait pas su dire non, il n’avait pas pu. Une culpabilité qu’il faudrait porter. A cet enfant à venir il pensait aussi, à sa femme qu’il laissait au destin, à son rôle d’homme qu’on lui sommait d’endosser.

Le bateau se détachait lentement du port. Sa tête se remplissait d’idées si confuses, son corps se nourrissait d’une angoisse si profonde que, comme dans un film muet, aucun son ne le transperçait. Pantin désarticulé, la vie le menait. Et comme un piège qu’elle lui tendait, lui faisait rejouer la scène de son enfance. Avec une variante. Il avait changé de rôle. Il était dans cet entre-deux aux portes de l’âge adulte. Cet entre-deux que l’on attend avec tant d’impatience quand on est enfant. S’il avait su. Il allait devenir père et c’étaient les portes des Enfers qui s’ouvraient. Le contour des côtes françaises s’amenuisait. Tout devenait flou. Il se voyait partir et ne voyait pas comment un jour revenir.

Comme pour le préparer un peu mieux à l’horreur, en plus des rumeurs, sur le bateau circulaient des photos qu’il regardait, tétanisé. La transition était brutale, la France déjà un vague souvenir, comme un rêve évaporé par un réveil trop abrupt. Sa chemise était trempée, et cette nausée, que petit il avait ressentie, remontait à la surface, comme pour lui signifier que ce qu’il avait vécu ces dernières années n’était qu’un rêve éveillé.

Un moment en partage

    Elle est assise, dans un pré, avec sa fille. Un après-midi comme un autre et pourtant un moment si unique. Une mère et sa fille, dans un pré, assises. A la main des pâquerettes, pour tout horizon un champ de coquelicots, ses fleurs préférées, dont la fragilité fait la beauté. Métaphore de l’humanité. La mort rôde, son enfance aussi. Passé, avenir permettent à cet instant de s’illuminer de toute la gamme des émotions. Sensations. Elle se laisse submerger, porter par ses souvenirs, par sa fille qui lui apporte une énième pâquerette pour jouer à ce jeu d’enfant si cruel. Je t’aime, un peu, beaucoup, à la folie, passionnément, pas du tout. Comme une enfant, elle triche, comme une adulte qui a ses raisons. Sans montrer d’hésitation, en silence elle calcule, à haute voix elle proclame « A la folie ». Si on allait faire des couronnes, suggère-t-elle, avec ces fleurs que ma grand-mère ramassait pour faire de nous des princesses. Le liseron lui tend les bras comme une invitation. Sa grand-mère est là ; sur la tête de sa fille trône les vestiges du temps.